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21 avril 2012 6 21 /04 /avril /2012 11:20

Témoignages et commentaires

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ZAKHOR !

(Souviens-toi)

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Le « Choc »

De la libération des camps...

« Ils » ont dit qu’ils... ne savaient pas !

 

 

« 24 janvier 2005

Session spéciale de l’Assemblée Générale de l’ONU

Pour marquer le soixantième anniversaire de la libération des camps de concentration

 

Discours prononcé par Silvan Shalom à l’ONU*

Vice-Premier Ministre et Ministre des Affaires Etrangères de l’Etat d’Israël

 

 

« Monsieur le Secrétaire général,

Monsieur le Président,

Messieurs les Ministres des Affaires Etrangères, mes collègues,

Survivants de l’Holocauste,

Honorables délégués,

Mesdames et Messieurs,

 

Il y a soixante ans, les soldats alliés sont arrivés aux portes du camp de concentration d’Auschwitz. Rien ne les préparait à ce dont ils allaient être témoins en ce lieu, et dans les autres camps qu’ils allaient libérer... La puanteur des corps, les piles de vêtements, de dents, de chaussures d’enfants !

Mais, dans les récits des libérateurs, plus que l’odeur, plus même que les piles de corps, l’histoire de l’horreur s’exprimait sur les visages des survivants.

Le récit de Harold Herbst, un libérateur américain de Buchenwald, est le paradigme de beaucoup d’autres. Je le cite :

 

« Comme je marchais parmi les baraquements, j’ai entendu une voix. Je me suis retourné, et j’ai vu un squelette vivant qui me parlait. Il m’a dit « Dieu merci, vous êtes venus ! »

J’éprouvais un étrange sentiment. Avez-vous jamais parlé avec un squelette qui vous répond ? Et c’est ce que j’étais en train de faire. Plus tard j’ai vu des monceaux de ces squelettes vivants, laissés derrière eux par les Allemands ».

 

Il y a des milliers d’années, le prophète Ezéchiel a eu une vision similaire. Dans un des passages les plus célèbres de la Bible, le prophète décrit comment il parvint à une vallée remplie d’ossements. Ces ossements, dit Ezéchiel, sont de la Maison d’Israël. Et ils sont désséchés, et leur espoir est perdu. Confronté à cette scène, il pose la question : « Ces os revivront-ils ? Ces os revivront-ils ? »

Ezéchiel a posé la question que se sont posée tous ceux qui ont libéré des camps : est-ce que de l’espoir ou de l’humanité peut émerger d’une telle horreur ? Ces os revivront-ils ?

 

Aujourd’hui, sont ici, avec moi, ceux qui ont donné la vie aux os désséchés, des survivants et des libérateurs. Des hommes comme Dov Shilansky, qui a combattu dans le ghetto, et est devenu plus tard Président du Parlement d’Israël, la Knesset.
Comme Yossi Peled, qui, après avoir été arraché à la terreur des nazis, est devenu, par la suite, Général en chef dans les Forces de Défense d’Israël, pour protéger son peuple des horreurs d’une autre calamité.

Comme David Greinstein, qui a survécu aux camps de travail, et préside maintenant une organisation de restitutions aux travailleurs forcés sous le pouvoir nazi.

Et des femmes, comme Gila Almagor, aujourd’hui reine de la scène et du cinéma israélien, qui a exprimé ses expériences de fille de survivants de l’Holocauste, avec un art qui a touché des millions de personnes.

 

Quand nous voyons ce que les survivants sont parvenus à créer, à bâtir, quand nous voyons leur contribution à l’humanité, à des familles, à des carrières, à la littérature, à la musique, et même à des pays, nous ne pouvons  que nous émerveiller de leur force et de leur courage.

En même temps, quand nous voyons ce que les survivants ont donné à l’humanité, nous pouvons seulement commencer à imaginer ce qu’auraient pu donner au monde les millions qui n’ont pas survécu.

Nous pleurons leur perte jusqu’à aujourd’hui. Chaque fibre de notre être perçoit leur absence. Chaque famille connaît la souffrance, y compris la mienne. Les grands-parents de mon épouse et sept de leurs huit enfants ont été raflés et tués.

 

Monsieur le Président,

 

Israël et le peuple juif ont une dette envers les libérateurs des camps de la mort, et c’est aussi le cas de toute l’humanité.

Face au mal indicible, ces libérateurs, provenant des nombreuses nations représentées ici aujourd’hui, ont montré l’aptitude humaine à faire le bien.

Face à l’accablante indifférence à la douleur des autres, ils ont fait preuve de compassion. Face à la lâcheté, ils ont fait preuve de courage et de détermination.

 

Nous reconnaissons aussi le courage et l'humanité des Justes, d’entre les Nations, qui ont refusé de détourner les yeux.

Des gens, tel Raoul Wallenberg qui a sauvé des milliers de vies juives, et dont la nièce, Nane, est ici, avec nous, aujourd'hui.

Ces héros ont aidé nos ossements desséchés à revivre.

 

Monsieur le Président,

 

Les ossements desséchés se sont remis à vivre, non seulement dans les êtres qui ont survécu, mais également dans les deux entités qui ont surgi des cendres de l'Holocauste : les Nations Unies et l'Etat moderne d'Israël.

 

La tragédie de l'Holocauste a donné une impulsion majeure au rétablissement de la patrie du peuple juif, sur sa terre antique. C'est ce qu'Israël proclame, dans sa Déclaration d'Indépendance: 

L’Holocauste, qui a englouti des millions de Juifs d’Europe, a prouvé, à nouveau l’urgence du rétablissement de l’Etat juif. Un  état qui résoudrait le problème de l’absence d’une patrie juive, en ouvrant les barrières à tous les Juifs, et en élevant le peuple juif à l’égalité au sein de la famille des nations. Et, en effet, depuis sa création, Israël a donné asile à des Juifs, victimes de persécutions partout dans le monde.

En même temps, il a édifié une société, basée sur les valeurs de la démocratie et de la liberté pour tous ses citoyens, où la vie et la culture juives, la littérature, la religion et l’étude, toutes choses que les nazis ont cherché à détruire, peuvent s’épanouir et prospérer.

Le fait que tant de survivants soient venus, et ont joué leur rôle dans l’édification de l’Etat d’Israël, était en soi une remarquable réalisation de la prophétie d’Ezéchiel.

 

Le prophète dit, en effet : « Ainsi parle le Seigneur : Vois, Ô mon peuple, je vais te tirer de tes tombeaux ! Je mettrai mon esprit en toi et tu vivras dans ton propre pays, sur la terre d’Israël ».

 

Monsieur le Président,

 

Si Israël représente une tentative héroïque de trouver une réponse positive aux atrocités de la Seconde Guerre mondiale, les Nations-Unies en représente une autre.

Les toutes premières clauses de la charte de l’ONU témoignent de la volonté de ses fondateurs de faire de cette nouvelle organisation internationale une réponse du monde, au mal, et vienne, je cite :

« Sauver les générations futures du fléau de la guerre, réaffirmer la foi dans les droits essentiels de l’homme et dans la dignité et la valeur de la personne humaine. »

 

En nous assemblant ici, aujourd’hui, dans cette session spéciale historique, nous honorons les victimes, nous exprimons notre respect aux survivants, et nous rendons hommage aux libérateurs.

Nous nous assemblons ici, aujourd’hui, pour ceux qui se souviennent, pour ceux qui ont oublié, et pour ceux qui ne savent pas.

Mais nous nous assemblons également pour nous souvenir que la charte de ces Nations-Unies, comme la Déclaration de l’Indépendance d’Israël, est écrite dans le sang des victimes de l’Holocauste.

 

Et nous nous assemblons, aujourd'hui, pour nous dédier à nouveau aux nobles principes sur lesquels cette organisation a été fondée.

 

Une telle affirmation est nécessaire aujourd'hui, plus que jamais.

La décennie passée a été témoin d'une augmentation effrayante des tentatives de nier la réalité même de l'Holocauste.

Aussi incroyable que cela paraisse, il en est qui supprimeraient volontiers de l'histoire six millions de meurtres.

 

Y a-t-il quelque chose de pire que de détruire systématiquement un peuple, de prendre les fiers citoyens juifs de Vienne, Francfort et Vilna, et même de Tunisie et de Libye, de brûler leurs livres saints, de voler leur dignité, leurs cheveux, leurs dents; d'en faire des numéros, du savon, des cendres de Treblinka et de Dachau ?

La réponse est oui, il y a quelque chose de pire: perpétrer tout cela et le nier ensuite.

Perpétrer tout cela et ôter ensuite aux victimes - et à leurs enfants et petits-enfants - la légitimité de leur peine.

Nier l'Holocauste, ce n'est pas seulement profaner les victimes et insulter les survivants. C'est aussi priver le monde des leçons qui en découlent, leçons qui sont aussi capitales aujourd'hui qu'elles l'étaient il y a 60 ans.

Ces leçons sont capitales aujourd'hui, pour trois raisons pressantes.

 

D’abord, parce qu'aujourd'hui, à nouveau, la peste de l'antisémitisme relève la tête.

Qui aurait pu imaginer que, moins de 60 ans après Auschwitz et Bergen-Belsen, le peuple juif et Israël seraient la cible d'attaques antisémites, même dans les pays qui ont été témoins des atrocités nazies ?

C'est pourtant exactement ce qui se produit.

L'Holocauste nous enseigne que si les Juifs sont les premiers à souffrir de la haine destructrice de l'antisémitisme, ils sont rarement les derniers.

 

Les leçons de l'Holocauste sont capitales pour une seconde raison:

Parce qu'aujourd'hui, une fois de plus, nous constatons qu’un processus de  déligitimation et de déshumanisation, à l’encontre des Juifs et d'autres minorités, est à l’œuvre, ce même processus qui prépara le terrain à la destruction. N'oublions pas.

 

L'extermination brutale d'un peuple n’a pas commencé avec des fusils ou des chars, mais avec des mots, des mots décrivant systématiquement le Juif - l'autre - comme moins que légitime, moins qu'humain.

 

N'oublions pas cela, quand nous trouvons des journaux et des livres de classe actuels qui empruntent des caricatures et des thèmes au journal nazi Der Sturmer pour décrire des Juifs et des Israéliens.

 

Et, enfin, ces leçons sont capitales, aujourd’hui, parce que nous sommes témoins d’un asaut violent contre le principe fondamental de la sainteté de la vie humaine..

 

Peut-être la plus grande idée de base que la Bible ait donnée à l'humanité est la simple vérité que tout homme, toute femme, tout enfant, est créé à l'image divine, et a donc une valeur infinie.

Pour les nazis, la valeur d'un être humain était limitée, voire déplorable.

L'essentiel était de savoir quelle somme de travail il pouvait accomplir, quelle quantité de cheveux une femme pouvait fournir, combien de dents en or il avait.

Pour les nazis, la destruction d'un être humain, ou d’une centaine, d’un millier, de six millions, était sans importance. Elle n'était qu'un moyen pour une fin perverse.

 

Aujourd’hui encore, nous avons comme adversaires les forces du mal, pour lesquelles la vie humaine - que ce soit celle des civils qu'ils prennent pour cibles, ou celle de leur propre jeunesse qu'ils utilisent comme armes - est sans valeur : elle n'est qu'un moyen pour atteindre leurs buts.

Nos sages nous enseignent que « celui qui prend une seule vie, c’est comme s’il avait- pris le monde entier ».

 

Aucune vie humaine n’a moins de valeur qu’un monde.

Aucune idéologie, aucun ordre du jour politique, ne peuvent justifier ni excuser que l’on prenne délibérément une vie innocente.

 

Monsieur le Président,

Pour six millions de Juifs, l’Etat d’Israël est venu trop tard.

Pour eux, et pour d’innombrables autres, les Nations-Unies sont aussi venues trop tard.

Mais il n’est pas trop tard pour renouveler notre engagement envers les buts pour lesquels les Nations-Unies ont été fondées.

Et il n’est pas trop tard pour s’atteler à l’édification d’une communauté internationale qui reflètera pleinement ces valeurs, qui combattra sans compromis l’intolérance à l’égard des gens de toute foi et de toute appartenance ethnique, qui rejettera l’indifférentisme moral, qui appellera le mal par son nom.

 

Nous ne saurons jamais si l’existence des Nations-Unies aurait empêché l’Holocauste. Mais cette Session spéciale confirme aujourd’hui la nécessité, pour les Nations-Unies, comme pour chaque état membre, individuellement, de s’engager à nouveau à ce qu’il ne se produise plus jamais.

Dans ce contexte, je voudrais exprimer ma satisfaction au Secrétaire général pour la qualité morale  dee saa parole et la maîtrise avec laquelle il a mené cette mission spéciale à bien, ainsi qu’à mes collègues, Ministres des Affaires étrangères pour leur présence ici aujourd’hui.

 

Alors que le nombre de survivants ne cesse de diminuer, nous sommes proches du moment où cet évènement terrible se transformera de mémoire en histoire.

 

Tous réunis ici, promettons de ne jamais oublier les victimes, de ne jamais abandonner les survivants, et de ne jamais permettre qu'un tel événement se répète.

 

En tant que Ministre des Affaires étrangères d'Israël, Etat souverain du peuple juif, je me tiens devant vous et je jure, au nom des victimes, des survivants

 et de tout le peuple juif : Plus jamais !

 

 

______________________

* Information éditée par l’Ambassade d’Israël en France dont Dina Sorek est le Ministre-conseiller à l’information.

Traduction française : Menahem Macina –(Texte en anglais sur le site du Ministère des Affaires étrangères d’Israël)

 

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Pierre  CREANGE

France - XXe

Anthologie de la Poésie juive

Pierre Haïat

 

Faits divers au Lager*

 

Il est arrivé un soir,

Juif parmi d’autres juifs.

Inconnu parmi les inconnus 

Il est arrivé un soir

Avec vingt autres hommes.

Sa valise et sa peine

Courbant ses épaules.

 

C’était un être au destin banal,

Ou peut-être avait-il été quelqu’un.
Tu n’as rien livré de toi ;

Tu ne nous a pas parlé ;

Passant discret, tu es passé,

A peine as-tu donné ton nom,

Et ton regard déjà atone...

On t’a couché

Et tu ne t’es pas relevé.

Tu es parti à midi.

Le vent d’ouest hurlait.

Une charette a porté à travers la plaine

Le pauvre cercueil de bois blanc,

Et quatre des nôtres ont suivi ton corps.

Tandis qu’un soldat en armes

Gardait le mort et les vivants

Alors j’ai vu de furtives larmes anonymes de femmes,

Prélude aux larmes qui couleront ailleurs...

Enfin au cimetière,

Quelques prières,

Et les rituelles pelletées de terre...

Un juif à rayer sur les registres.
Et c’est tout

 


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« Au dernier survivant » 

Daniel Fahri

 

« Tu seras ce mourant sur un lit d’hôpital à Jérusalem, dans une camisole blanche immaculée qui ne laissera voir de ta peau ridée qu’un numéro bleu sale sur ton avant-bras gauche.

Seul, sans famille, dans ta demi-inconscience, tes oreilles percevront les accents bruyants de l’hébreu des infirmières s’interpellant dans le couloir. Une dernière fois résonneront en toi les aboiements allemands ou polonais d’un kapo bestial, ces aboiements qui ne t’auront pas quitté un seul instant, toutes ces longues années de la deuxième partie de ta vie, celle d’«après ».

 

Tu seras le dernier survivant.

Je serais là pour te tenir la main et t’aider à franchir le dernier pas de tant de pas douloureux.

Je dirai pour toi ce même Shema Yisraël que les tiens ont entonné en entrant dans les chambres à gaz. Je dirai à Dieu :

« Dieu, accueille Ton serviteur ! Il est le dernier survivant de tous ceux qui connurent l’enfer d’Auschwitz ! Après lui, plus un homme, plus une femme sur terre ne pourra dire ce qu’il a vu de ses yeux. Ce numéro d’infamie disparaîtra avec sa chair. Nul ne voudra plus croire qu’on ait pu ainsi marquer des créatures créées à Ton image.

Dieu accueille cet homme qui a souffert plus qu’aucun homme n’aurait pu supporter dans son corps et dans son cœur ».

 

Tu seras une petite vieille à l’accent yiddish si  émouvant. Tu seras pensionnaire dans une maison de retraite juive des environs de Paris.

Tes enfants et petits-enfants seront venus te voir hier dimanche. Tu auras passé une bien belle journée avec eux, en cet automne flamboyant et doux.

Comme d’habitude, tu n’auras pas osé leur parler de ce qui étreint ton cœur depuis tant d’années, depuis ces jours qui étaient ténèbres où, jeune fille à peine éclose, tu fus parquée à Drancy, puis entassée comme une marchandise vers Auschwitz. Depuis que, plus pure que le diamant, tu fus déshabillée avec impudeur, marquée, rasée, asservie ; depuis que tes yeux ont vu ta mère emmenée vers la mort, tes soeurs tuées à la tâche.

Tu n’auras rien dit à ceux que tu aimes le plus au monde, ceux à travers qui tu as reconstruit un foyer à ton retour de là-bas.

Pourtant, ces choses, tu les auras répétées jusqu’à l’agacement aux autres pensionnaires de l’établissement qui t’écoutaient d’une oreille incrédule ou distraite, ne prêtant pas attention aux propos toujours ressassés d’une petite polonaise.

Et puis, soudain, sans que rien ne l’ait laissé prévoir, tranquillement installée dans ta chaise longue, en cette fin d’après-midi si douce d’Ile-de-France, tu t’éteindras.

Tu seras la dernière survivante.

Je serais là, à côté de toi. Je tiendrai ta main tiède et parcheminée surmontée d’un étrange tatouage.

Je fermerais ces yeux qui, malgré les joies de la maternité et de la grand-maternité, auront toujours eu devant eux des images affreuses et incommunicables. Je dirais à Dieu :

« Ecoute, ô Dieu de tout être souffrant, sois très doux à Ta servante : elle est la dernière de ceux de Tes enfants qui ont connu la pire épreuve que jamais être humain ait connue.

Elle n’a pas déserté la foi de ses ancêtres. Elle n’a même pas voulu dire aux siens ce qu’elle a vécu, de peur qu’ils aient, ou à ne pas la croire, ou à ne plus Te croire ».

 

Tu reposeras sur une couche luxueuse, entouré d’un très riche mobilier.

Des serviteurs s’affaireront autour de toi, à pas feutrés, inutiles désormais, puisque, de ton coma, tu ne pourras plus leur commander quoi que ce soit. Des infirmières se relaieront pour renouveler une perfusion, rehausser un oreiller, éponger ton front, gestes vains et dérisoires.

Ta famille chuchotera sur le seuil de la porte. Un de tes petits-fils regardera discrètement sa montre en pensant à son rendez-vous manqué avec quelque belle Atalante.

Toi, enfermé dans ta presque mort, tu verras défiler le film de ta vie.

Oh ! comme ils seraient surpris tous ceux qui t’entourent obséquieusement, qui n’ont jamais connu de toi que l’image d’une réussite sociale prodigieuse, de voir cette partie de toi par eux ignorée. Pourraient-ils concevoir que le magnat de la distribution, dont le nom s’étale en énormes caractères dans toutes les villes des Etats-Unis, dont les dépenses somptuaires et la générosité ont fait les choux gras de la presse à sensation, a été un jour, dans un camp de Silésie, cette pauvre chose squelettique, en costume rayé, ployant sous des charges inhumaines, battue à mort pour la moindre faiblesse, entassée par six sur des châlits en bois d’une place, dans des baraques de 600 occupants ?

Ceux-là à qui tu laisses une fortune inestimable, sauront-ils l’employer à soigner les maux de l’humanité, à perpétuer la mémoire d’une histoire condamnée à se répéter sans cela ?

Sans réponse à ces questions, sans que tu aies repris connaissance pour adresser un adieu aux tiens, ton cœur qui battait faiblement s’arrêtera définitivement.

Quelque part, dans l’univers, un bourreau éclatera d’un rire tonitruant...

 

Tu seras le dernier survivant.

Je serais là, invisible, à côté de toi. J’oublierai tous les fastes du mobilier alentour pour ne voir que ta pauvre dépouille d’ancien déporté, officiellement décédé à 17h48, à New-York, ce 14 septembre 2006, en fait mort à Auschwitz 63 ans plus tôt lorsqu’il vit un SS frapper à mort son père.

Je lèverai les yeux vers le ciel, à travers la baie vitrée, et je chercherai le Dieu qui t’aura donné la force de survivre et de bâtir un empire. Je lui dirai :

«  Voilà le dernier de ceux dont on dit qu’ils sont revenus de là-bas, mais qui n’en sont jamais revenus. Prends-le à Ta droite. Place-le plus haut que quiconque parce qu’il a payé ici-bas un tribut inouï à la cruauté humaine, et que ces quelques années de prospérité matérielle ne sont rien en face des souffrances qu’a endurées ce Job des temps modernes ».

 

Tu seras Madame Rosa de La vie devant soi. Ce sera la dernière scène où, au fond de ta cave, tu auras allumé le chandelier à 7 branches et te seras entourée des photos jaunies de tous ceux qui ont compté dans ta vie avant que Romain Gary ne fasse de toi une maquerelle retraitée et déchue.

Dans le délire de ta mort prochaine, tu te  reverras petite fille choyée au milieu d’une famille nombreuse dans un vieil immeuble de la rue Popincourt. La machine à coudre de ton père ronronnait toute la journée et une partie de la nuit : il n’y avait pas beaucoup à manger, mais quel bonheur que cette nichée de frères et sœurs serrés les uns contre les autres pour dormir le soir lorsqu’on avait tiré les meubles ! Vous vous chuchotiez des secrets, de ces secrets si importants pour les petits, insignifiants pour les grands.

Tu allais à l’école à côté. Tu te souviens qu’un jour on a cousu sur tes vêtements une étoile jaune hideuse avec « Juif » marqué dessus. Tu as même demandé pourquoi on ne marquait pas « juive » pour les petites filles. Et puis, un matin, alors que vous alliez tous partir à l’école (tu avais déjà ton cartable à la main), vous avez entendu frapper des coups à la porte.

Le facteur à cette heure ?

Ta mère a ouvert, et vous avez vu deux hommes habillés de noir avec un chapeau sur la tête, qui vous ont ordonné de les suivre.

Pas le temps de préparer une valise, pas de réponse à la question : « Où nous emmenez-vous ? »

Vous avez descendu les uns derrière les autres les quatre escaliers de bois ciré. En bas, deux agents de police débonnaires, en pèlerine et képi, le bâton blanc à la ceinture, vous attendaient. On vous a pris dans un autobus à plate-forme qui stationnait au coin ; vous y avez retrouvé certains de vos petits camarades. Direction Drancy, puis Auschwitz. Là-bas, tu as été séparée de tes parents et de tes petits-frères. Ta sœur et toi avez été choisies pour aller travailler. Tu n’as jamais revu les tiens.

Tu es revenue seule et folle à Paris.

Tu as vendu ton corps pour ne plus connaître la faim.

Tu as recueilli des enfants abandonnés à qui tu as donné un peu de ta tendresse bourrue. Quand tu n’as plus pu te mouvoir, ils t’ont aidée à descendre dans cette cave pour y mourir en juive.

 

Tu seras la dernière survivante.

Je serais là lorsque tes yeux grotesquement fardés se fermeront sur cette vallée de misère.

Les bougies déclinantes éclaireront ce décor insolite que tu te seras fabriqué pour y mourir à ton idée.

Je ne dirai rien à Dieu. J’attendrai qu’IL se manifeste pour m’expliquer le sens de vie et de ta mort. S’IL ne dit rien, j’en conclurai que devant l’immensité de ta souffrance, Sa parole, n’avait plus de sens.

 

Où que tu sois, quand que ce soit, je serai là avec toi, le dernier survivant.

 Tu t’appelleras Yankélé ou Maurice, John ou Yitzhak,  Hannalé ou Rosa, Joanna ou Madeleine;

Tu habiteras Jérusalem ou Paris, Chicago ou Moscou, Southampton ou Amsterdam.

 

Parce que tu seras le dernier survivant, je serai là, je te le promets.

Je te promets d’être la mémoire de ta mémoire.

Je te promets que ce que tu as enduré ne sera pas oublié de la conscience humaine.

Je te promets cette ultime justice de ne pas laisser ton nom ni ta souffrance disparaître de l’histoire universelle.

 

Tu étais un seul homme, une seule femme. Pourtant, c’est comme si tu avais été une humanité souffrante.

Et, parce que tu seras le dernier, ce sera mon devoir de reprendre ton martyre comme on prendrait un relais, non pour le revivre, mais pour le dire aux temps futurs, pour témoigner devant l’histoire afin qu’on n’absolve plus des criminels, pour l’enseigner aux enfants et qu’adultes devenus, ils construisent une société consciente de son passé et résolument tournée vers un avenir de justice, de fraternité et de paix. »

 

 

 
 

 

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