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21 avril 2012 6 21 /04 /avril /2012 11:34

« Est-il possible de revivre » ? 

Yehudit

 

« Tous les débuts nécessitent d’ouvrir de nouvelles portes »...*

 

« Il était entré un peu par hasard ou, peut-être pas...  Depuis l’annonce de l’ouverture du Mémorial, même les quelques rares heures d’un sommeil traqué depuis la fin de la guerre, fuyaient devant lui. Il restait là, gisant, seul, froid, à attendre l’impossible refuge à ses fantômes et ce n’est qu’au petit matin que dans le bruit familier des rues de la capitale, il pouvait s’y enfoncer, faire taire l’insidieuse angoisse qui le taraudait dans le silence des nuits.

 

 

Elle était née juste après la guerre. Survivante par procuration, elle avait pris l’habitude des tablées réduites des fêtes. On lui avait dit, toute petite, qu’elle avait comme tout le monde, eu des grands-pères et grands-mères, des oncles et des tantes, des cousines... toute une famille quoi ! Mais, lorsqu’elle demandait à les voir tout devenait compliqué, et étrange. C’était des regards et des silences embarrassés, des chuchotements.  « Quand tu seras plus grande ». Plus grande ? Pourquoi fallait-il attendre d’être grande pour jouer avec ses cousines ? Pourquoi n’y avait-il qu’un grand-père ? Pourquoi Tante Déborah avait-elle les larmes aux yeux devant de rares photos serrées dans un vieux cahier et pourquoi, surtout pourquoi, sa précieuse grand-mère l’avait-elle serrée si fort en lui offrant son premier phonographe, en écoutant les larmes déchirantes du violon ?

 

Pourquoi ? Oui pourquoi ? Depuis elle n’avait jamais cessé de demander pourquoi, sur toute chose. Comprendre. Encore, encore et encore, jusqu’à l’épuisement, malgré les non-réponses de la vie. Mais, jamais, elle n’avait osé briser le lourd silence des années précédant sa naissance.

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Elle avait grandi, était devenue femme, mais se tenait là, une fois encore figée à l’idée de briser le tabou.

Elle marchait et remarchait lentement le long de la façade du monument mémoire de la mort de tant et tant... de Juifs. Elle savait qu’il y avait des noms et des noms, inscrits, gravés sur des murs. Combleraient-ils ce vide, persistant, en elle ?! Des noms pour tout cercueil, un pour chaque vie !

 

 

Comme un automate il avait poussé la porte, supporté le contrôle et se tenait devant l’immense masse ronde, vert-de-gris, où s’inscrivaient les mots maudits : Sobibor, Auschwitz-Birkenau, Buchenwald, Maunthausen, Treblinka... Il aurait été à peine étonné d’entendre les aboiements des chiens, les vociférations des SS.

Des visages aimés tournoyaient devant ses yeux et le regard désespéré de son amour, arraché à ses bras, à sa vie, à la vie, accrochait encore le sien. Il les voyait, ces démons qui se disaient de la race supérieure, il les entendait, vociférant des ordres pour entraîner les enfants, les femmes, son  tendre amour, sa douce, vers de prétendues douches.

Depuis les fumées s’échappant des cheminées des haut-fourneaux le faisaient trembler.

Il fuyait l’odeur insupportable des poulets que l’on plume et grille. Il ne supportait plus grand chose en fait, il ne pouvait plus vivre tout simplement. Il ne voulait plus vivre !

Survivants, disait-on, en parlant d’ « eux ». Ceux qui étaient revenus hagards, hébétés, trébuchants. Oui il trébuchait, sur le chemin de la vie. Une vie sans fin, une vie qui  s’obstinait.

Certains étaient parvenus à « la reconstruire », comme on dit.  Pas lui. Le deuil  s’éternisait. Chaque rencontre lui était prétexte pour faire revivre le visage aimé. Un arc de sourcil, le dessin d’une lèvre, la rondeur d’une épaule. Il sursautait à un rire, se retournant brusquement, prêt à la saisir à plein bras. Hélas. Ce n’était que leurres qui s’étalaient au petit matin, avec l’impudeur de fausses certitudes. Ce n’étaient pas dans ses cheveux qu’il avait enfoui son visage, et ce n’était pas son odeur dans les replis des draps. Ce n’était rien, rien d’autre que squatteuses de tendresse.

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Elle était entrée, et se tenait figée par une angoisse sourde qui montait, montait...

Elle s’avança timidement, avec respect, dans la première cour, celle où se dressait immense, une rotonde, vert de gris, avec écrits, sur son pourtour, en lettres qui lui paraissaient de feu, les noms maudits des camps.

Elle aurait pu arrêter la « visite » là. Tout lui était dit, crevait les yeux. Auschwitz, Treblinka, Sobibor...  La cour était vide de toute autre chose, juste cette rotonde.

Après un long moment elle en fit le tour, effleurant de la main l’immense masse. Elle ne se résolvait pas à sortir de la cour. Elle y parvint avec un effort immense et descendit les quelques marches qui lui firent accéder à la deuxième cour, celle où était érigés les murs, oui, de nouveaux murs.

Y étaient gravés, classés année par année, les noms des déportés. Ils s’alignaient, écrasants de par leur nombre, leur laconisme. Juste des listes et des listes de noms. 

Elle les suivit, tétanisée, les uns après les autres, ne cherchant même pas le nom des siens. Ils étaient tous les siens.

Elle entra lentement dans le mémorial, pris en silence l’escalier qui descendait à la crypte et à la salle des fichiers. Elle cherchait une grande salle.  Après avoir erré un moment dans sa recherche, elle arriva devant un minuscule réduit dans lequel, derrière des vitrines, étaient déposés des cartons, de la taille d’une boîte à chaussures. A l’intérieur, de minuscules fiches, avec les destins scellés par les nazis, de leurs victimes. 

De nouveau elle resta figée, un long, long moment. Une boule se formait dans sa gorge, elle sentit les larmes lui picoter les yeux. Tant de vies broyées, qui tenaient si peu de place !

Elle n’en pouvait plus et sortit, vite, vite, à l’air libre.

Elle se tenait dans la rue, épuisée. Elle n’avait pas la force de reprendre le métro.

Elle se dirigea vers la rue des Rosiers, à quelques mètres de là et s’échoua dans la première patisserie. Mécaniquement elle s’assit et commanda un gâteau au fromage, comme pour s’efforcer d’y trouver un retour vers la vie.

Elle resta un très très long moment avant de repartir et rentrer comme une automate chez elle. Durant deux jours elle n’adressa la parole à personne, repliée sur elle-même.

Après une longue semaine douloureuse, elle retourna au Mémorial. C’était la commémoration de la Shoah, elle devait y aller.

Elle entra. La cour était bondée. A une table se succédait des survivants, des descendants de survivants, venus pour lire le nom des leurs.

Oui elle était bien, là. Elle n’était plus seule avec cette  douleur sourde en elle.

Elle reprit le chemin de sa précédente visite, descendit à la crypte.

Dans une grande salle sous terre, au pied des marches, au milieu de la salle, se tenait allumée une étoile de David, commémoration des 6 millions de victimes de la barbarie.

De nouveau elle ne pouvait bouger. Elle restait debout, attendant je ne sais quoi, attentive à l’émotion qui battait en elle, éprouvant un intense besoin de communiquer avec ceux qui « savaient », mais, pour dire quoi ? Rien sans doute ! Que pouvait-on dire....

Péniblement elle gravit les marches Arrivée à leur faite, elle se retourna pour regarder encore une fois et vit à ses pieds un homme. Il se tenait assis, la tête penché en avant.
Elle ne savait que faire. L’écrasante douleur de cet homme la fascinait. Elle ne pouvait repartir comme si de rien n’était. Elle s’avança et lui toucha timidement l’épaule. 

«  Puis-je vous aider ? Vous allez bien ? »

 


Il s’était décidé à venir. Il savait qu’il allait réactiver la douleur. Il savait qu’il ne serait pas « bien » durant des jours et des jours.

La grille de la cour de la rotonde était ouverte et s’y entassait de nombreuses personnes.

Il connaissait par coeur le numéro du convoi et attendit pour lire le nom aimé...

Il descendit à la crypte. Il s’assit, brisé par la douleur, par le souvenir de sa femme, des siens qu’il ne reverrait jamais, jamais plus.

Il se demandait pourquoi il avait leur échappé, pourquoi il était vivant.

Pourquoi, pourquoi, pourquoi !

Question de chances. De chances ! Il n’y avait aucune logique, aucune raison « valable » à cela.

La vie dans le camp défilait devant ses yeux. La terreur, primaire, viscérale, le saisissait à nouveau. Il n’était plus là, mais ailleurs, loin, très loin, dans le froid, sous les coups...

 

Une voix le tira de sa torpeur, une voix intimidée, douce.

Il sursauta, tardant à revenir à la réalité et, levant les yeux,  il vit penché au-dessus de lui, une femme, au regard inquiet.

Etonné, il resta un moment sans répondre. On s’inquiétait donc de lui, on s’inquiétait pour lui.

Il ne parvenait pas à répondre. La  voix de nouveau insista : « Je peux faire quelque chose pour vous ? »

Il se redressa péniblement, se mit debout et une main, bienveillante l’y aida. Il la saisit, s’y cramponna avec l’énergie du désespoir. Il se noyait, et soudain, tel un ange, était apparue cette jeune femme. Elle le scrutait sans un mot, attendant les mots libérateurs qu’il pouvait prononcer.

Il ne pouvait expliquer. Il aurait bien voulu mais... ne pu prononcer qu’un misérable « je peux vous embrasser ? ». Elle hocha la tête.

Il effleura de ses lèvres sa joue. Comme une renaissance.
Sans un mot, ils remontèrent ensemble l’escalier de la crypte jusqu’à l’extérieur. Elle lui demanda, « vous avez  une bougie ? ». Il secoua la tête. Non, il n’y avait même pas songé.

L’un à côté de l’autre, ils se dirigèrent vers les murs où étaient gravés les noms et il s’absorba, avec un peu moins de détresse, devant ceux des siens. Il l’oublia, mais une elle lui tapota l’épaule et il la vit lui tendre une bougie allumée, avec un merveilleux sourire.

Il la prit et à ce moment, au-dessus du visage de l’inconnue,  il vit se dessiner celui de son aimée, qui lui souriait de la même manière, avec tendresse et compréhension.

Et la  chape de plomb qui pesait sur lui depuis 60 ans s’effaça. Ne restait plus qu’un immense chagrin certes, mais qui ne l’empêcherait plus de vivre.


Oui VIVRE!

Il leur devait à eux tous. Il avait survécu, pour eux, pour elle, et il devait VIVRE. Ne plus participer à l’oeuvre de mort nazie.

Il sursauta et voulu dire quelque chose, enfin, à son inconnue, mais elle avait disparue. Il restait là, avec sa bougie allumée à la main et de nouveau, seul.

Seul ? Non, plus vraiment. Au-dessus de l’inconnue, son amour s’était révélé à lui, pour lui dire au revoir. Continue de vivre. Continue, continue... »

 

  Yehudit

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« ... Il était Juif, né après la Shoah, il était Juif par la Shoah !

Ce qui lui était transmis, le traumatisme, faisait origine. Une fausse origine saturée de douleurs, de cris, de morts et de silences, et qui ne le reliaient à rien d’autre  qu’à lui-même et aux terreurs qui lui avaient été transmises, ne laissant pas de place pour un espace autre, pas de place pour une pensée, pas de place pour l’autre, rabattant une génération sur l’autre en le mettant dans l’urgence du faire, ne le laissant jamais en repos, le mettant dans la nécessité de consommer des drogues lui assurant ce lieu-liant, et à... qu’il ne trouvait dans aucune parole symbolisante... »

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« C’est au fur et à mesure du travail analytique que je découvrais la transmission des traumatismes de la Shoah à travers les générations et que j’étais amenée à élaborer une pensée qui permette au patient d’amorcer un deuil et de se dégager des glaces mortifères dans lesquelles il était pris...

... Cette traversée me permet de penser qu’il n’y a pas de deuil impossible, que le deuil des morts d’Auschwitz devient possible... quand le cri minéral de cette douleur infinie peut être reçu par une oreille témoin, un partage de l’horreur... hors de la fascination, dans le silence.

Il y a un temps où le deuil devient possible par un travail de pensée et dans le partage, si l’on rencontre quelqu’un d’assez généreux qui puisse supporter de le penser... Rester fixé à l’impensable c’est entrer dans la répétition... »

 

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Cette conclusion est extraite  d’une conférence de « AMHA » France, qui eût lieu il y a quelques années à Paris, réunissant plusieurs thérapeutes, travaillant en corrélation avec Amha New-York, Israël... association destinée à aider les survivants, les deuxième et troisième générations,  à dépasser le traumatisme, entamant un deuil jusque là impossible.

J’y ai assisté, et relevé ces phrases qui m’interpellaient, sans savoir qu’un jour j’écrirais ce livre.

 

Par la suite, toujours dans la quête d’un apaisement, d’une compréhension insaisissable, j’ai également suivi presque une année durant, les séances de groupe organisées dans la synagogue ashkénaze de la Place des Vosges, sous la supervision d’une psychanalyste, formée aux grands traumatismes.

Elles n’ont pas tout résolu de mes traumatismes qui me paraissaient incompréhensibles, mais m’ont aidée à me défaire d’une certaine culpabilité, comme si je n’avais pas le droit, justement pour cette raison que je n’avais vécu cette guerre que par procuration – celle de ma famille – à comprendre certaines de mes réactions, jusqu’alors hermétiques, comme de ne pas supporter qu’une personne « me double » dans une queue, alors que je cède volontiers ma place. Ceci à la suite du témoignage d’une jeune femme, qui relatait cette prise de conscience pour elle-même. Ce fut pour moi un déclic et stupéfaite je compris que moi aussi...

Cette « révélation » fut d’autant plus forte que l’apparence de la jeune femme en question, jeune cadre dynamique, comme l’on dit, camouflait fort bien ces tourments, qu’il était difficile de lui prêter.

Ainsi en était-il des autres intervenants. A une exception près, si je m’en souviens, il eut été impossible, de les imaginer livrés aux ravages de telles souffrances. Souffrances pourtant bien réelles mais que nous ne parvenions à expliquer ni à nous-mêmes, et encore moins à nos enfants, à qui, pourtant nous avions transmis, si ce n’est le traumatisme, mais tout au moins, le nôtre : celui engendré par nos réactions leur paraissant incompréhensibles puisque – comme me le dirent mes fils – je n’avais pas vécu l’Holocauste.

Certes, mais j’avais la conscience aiguë qu’il s’en était fallu d’un cheveu, celui de trois années, et justement, la culpabilité des survivants pesait doublement sur moi. Je n’étais pas la seule à me trouver devant ce dilemme face à mes enfants.

 

Les conférences d’Amha, permirent à certains parents, venus avec leurs enfants, de leur faire constater qu’ils n’étaient pas des phénomènes, mais que le phénomène avait touché les enfants des survivants et aussi leur descendance.

 

Nous étions là... essayant de dévider l’écheveau de cette complexité. J’ai réalisé avec un soulagement immense, que même si cela n’en résolvait pas tous les problèmes, ma famille était comme « les autres », avec ce « mal-vivre », cette sensibilité à fleur de peau, ces réactions bizarres, ce « qui vive », qui n’étaient « que » résultante de la transmission de plusieurs millénaires de persécutions, dont l’ultime (à ce moment) avait été la Shoah.

 

Depuis,  l’antisémitisme a refleuri sur les pavés de la France, de l’Europe, du monde. Depuis je retrouve l'attente trouble, l'« appréhension » d’un pire... possible, depuis je suis « mal » lorsque je n’ai pas renouvelé mon passeport, depuis, je stresse de n’avoir pas  d’argent de côté, en liquide de préférence... au cas où ! mais,

Aujourd’hui il y a... Israël, et c’est toute la différence.

Je le sais, je le sens quand j’imagine, démultipliée, cette sourde appréhension si... Israël, pays amour, pays refuge, pays défense, pays qu’on nous a volé, pays qu’on veut nous reprendre... n’existait pas. Et alors, la peur, primaire, animale, de celles qui figent la pensée, qui fait fuir comme les animaux pressentant le danger, me saisit. Un temps, puis resongeant à cette phrase d’Amos Oz « Mes cauchemars sont juifs, mes rêves, israéliens », je m’endors, rassérénée, car Israël est là, bien là, au mépris de toutes les menaces, les promesses d’annihilation.  Israël à qui nous devons de marcher – encore – la tête haute, en diaspora, à qui nous devons fidélité, à ces hommes, ces femmes, ces enfants, qui chaque jour jouent leur vie, à qui nous devons toute notre reconnaissance. "

Yehudit

extrait de Saba, protégé par copyright 

 

N.B Depuis l'écriture de ce livre, l'antisémitisme s'est affermi en Europe, en France.  Il y a eut des assassinats, des agressions de plus en plus violentes et il apparaît qu'une fois de plus nous ne sommes plus en sécurité sur la terre des droits de l'Homme. L'Histoire se poursuit, l'Histoire se répète... Serons-nous assez sages pour prendre la seule décision qui s'impose? Je le souhaite, je vous le souhaite.

 

 

 

 

 

 

 

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